
J’ai vécu, il y a quelques jours, une situation dans laquelle je me suis opposée à des hommes blancs bourgeois. Je fais un gros travail d’introspection depuis. J’ai envie de partager ce que je vis, en tant que femme avec ma construction, lorsque je contrarie un homme :
Lundi soir, j’avais un débat sur une discussion vocale avec trois hommes blancs bourgeois. Je me suis mise en colère car j’ai entendu des propos qui me semblaient oppressifs et j’ai essayé de faire comprendre en quoi je trouvais ces propos oppressifs. Ces trois hommes me prenaient de haut et m’expliquaient que j’avais mal compris qu’il n’y avait rien d’oppressif car on discutait « théoriquement » d’une situation non réelle. L’un d’eux, gêné par ma colère, a commencé à se montrer de plus en plus condescendant envers moi a commencé à m’attaquer sur ma personne, les deux autres hommes restaient « neutres », ils débattaient sur le fond des idées. (ceci est mon point de vue et la façon dont j’ai vécu les choses, pour être plus juste, j’aimerais vous écrire les phrases que cet homme blanc bourgeois m’a dites et que j’ai trouvées dévalorisantes mais je n’arrive pas à m’en souvenir avec précision et j’ai peur de déformer les propos qu’il a tenus). Bref, il a prononcé une phrase qui m’a faite disjonctée, c’était la goutte de trop, j’ai décidé de quitter le vocal et de lui écrire « mais pour qui tu te prends de me parler sur ce ton ? « . J’étais énervée, je suis parti me coucher.
Le lendemain matin, je ne souhaitais qu’une chose rétablir la communication et apaiser la situation. J’ai proposé à l’homme qui m’avait dévalorisée la veille un vocal pour qu’on puisse régler tout ça. Il a accepté. Cependant les choses ne se sont pas passées comme je le souhaitais. Lorsque nous avons parlé ensemble, je me suis sentie culpabilisée, comme si mon comportement était anormal, que j’opprimais les gens par ma violence et que j’allais faire de mon serveur un endroit violent dans lequel on ne pourrait plus rien dire. En quittant le vocal j’étais pas bien du tout, j’avais senti que la violence entre lundi soir et mardi matin avait monté d’un cran. Je suis allé parler à des personnes en leur demandant si elles partageaient le point de vue de mon interlocuteur. On m’a dit que j’avais subis de la violence et que ce n’était pas acceptable. J’ai eu l’impression que « malgré moi » j’ai décidé de continuer le conflit alors qu’au fond de moi je n’avais qu’une envie c’est me soumettre aux personnes dominantes, de m’excuser, de leur dire que je ferai ce que je peux pour rendre mon serveur moins violent pour elles.
Depuis lundi soir, je suis en tension permanente et j’ai une peur qui grandit constamment. Une petite voix qui me dit de me soumettre pour ne pas avoir de problème, que sinon je vais subir de plus en plus de violence. Et une bataille interne à l’intérieur de moi entre cette voix qui me dit d’aller montrer ma soumission aux personnes dominantes, de m’excuser, de leur dire que je ferais ce qu’elles veulent, et une autre voix qui me dit que si je me soumets je vais y perdre un peu d’estime de moi, encore. Plus je résiste à cette petite voix qui me dit de me soumettre, plus elle devient forte. Elle en vient à me hurler « SOUMETS TOI !!! TU AS TORT !!! TOUT EST DE TA FAUTE !!! J’ai l’impression qu’elle vit une sorte de désespoir, de détresse et qu’elle veut me protéger contre de futures violences que je risque de subir si je ne me soumets pas. Comme si cette voix n’avait pas d’autre outil que la soumission à la personne dominante pour me faire sentir hors de danger.
Et je me retrouve coincée, avec une peur qui grandit constamment, une tension constante et ça m’épuise littéralement de ne pas me soumettre, parce que tout mon corps se sent en danger. J’ai besoin de conserver mon estime de moi mais j’ai aussi besoin d’être en sécurité. Et d’habitude le besoin de sécurité prime sur le besoin d’estime de moi. Et je me rends compte que je n’ai jamais exprimé ça aussi clairement aux autres et que ce qui peut paraitre une « micro agression » parce que parler sur un ton un peu violent et culpabilisant ça reste une « violence légère », bref cette « micro agression » à peine visible est comme la première marche d’une montée possible de violence et que si je ne me soumets pas je vis dans la peur d’une violence plus grande. Et cette peur est liée à plein de situations de ma vie où lorsque je ne me soumettais pas à un homme, il pouvait se montrer de plus en plus violent jusqu’à ce que je me soumette. La violence exercée par les hommes les plus violents bénéficie à tous les hommes car elle leur permet d’obtenir la soumission d’une femme sans avoir besoin d’exercer une grosse violence. Et le fait que la violence monte entre lundi soir et mardi matin, je pense que c’est rentrer dans cette dynamique d’oppression : nous sommes en conflit, en tant que personne dominée j’exprime une souffrance due à nos échanges mais tu n’écoutes pas et ne prends pas en compte cette souffrance, tu es révolté que je ne prenne pas ton point de vue en compte, tu montes un peu la violence de tes propos pour me forcer à prendre en compte ton point de vue et j’ai l’impression que si je continue à aller dans un sens qui te rend inconfortable, alors tu vas encore monter en violence. Et ça marche, quand un homme fait ça, j’ai peur, et la petite voix en moi hurle que je dois me soumettre. Et j’ai mal. Et j’ai l’impression de « sur réagir » comme les hommes me disent parfois.
Clairement on pourrait se dire « Mais enfin si toutes les femmes réagissaient comme ça, alors la posture d’un homme est si difficile à tenir parce que la moindre petite phrase condescendante prononcée de manière inconsciente pourrait avoir des répercussions énormes ! ». Je comprends le « on pourrait plus rien dire, plus rien faire, ça nous priverait de toute liberté de communication avec l’autre ». Et de prime abord ça me paraît très injuste envers les hommes. En même temps je me dis qu’une personne en position dominante pourrait aider à baisser cette peur chez la personne dominée en prenant en compte la souffrance exprimée par la personne dominée, sans la culpabiliser, sans lui dire qu’elle sur réagit et qu’elle ne devrait pas ressentir ça, en lui disant qu’elle est désolée d’avoir provoqué cela que ce n’était pas son intention et qu’elle fera désormais attention. Et pour les situations futures, essayer d’adapter son discours, petit à petit afin d’éviter de provoquer cette souffrance chez une personne dominée.
C’est arrivé plusieurs fois que des hommes blancs bourgeois me disent qu’ils se sentent démunis et ne savent pas comment faire pour moins opprimer. Il y a pourtant des hommes avec lesquelles je me sens en sécurité et qui ne me font jamais souffrir. Et je me rends compte que ce sont les hommes qui m’écoutent lorsque je leurs dis qu’une situation est souffrante pour moi. Ils ne remettent pas ma parole en cause, ils ne me disent pas que j’exagère, que je ne devrais pas réagir comme ça, ils ne cherchent pas la petite bête pour m’expliquer que j’ai des torts, juste ils écoutent et prennent en compte. Et avec ces hommes je me sens plus en sécurité et plus libre d’être moi-même
Est-ce qu’un outil pour les personnes dominantes qui souhaitent moins opprimer ne serait pas de commencer par « fermer sa gueule » quand une personne en position dominée leur exprime une souffrance suite à un échange. Fermer sa gueule, prendre la souffrance de l’autre au sérieux, et la prendre en compte. un discours type « ta souffrance est légitime, je suis désolée si j’ai pu y participer de manière inconsciente, comment je peux faire pour que tu souffres moins ? » plutôt qu’un discours type « rhooooo ça va, j’ai juste dit que xxx, tu te mets en colère pour pas grand chose, j’ose même plus parler avec toi tellement tes réactions sont irrationnelles ». La lutte contre l’oppression peut se faire des deux côtés : du côté des dominé·e·s et du côté des dominants. Et quand on est du côté des dominants, on a un pouvoir plus grand pour réussir à faire baisser l’oppression.
Alors je me doute que ça va pas être facile pour les dominants, oui ça peut faire mal à son égo et ça peut donner l’impression de se « soumettre » que de laisser parler l’autre sans pouvoir lui rétorquer ce qu’on a envie de lui dire. Ca peut être très inconfortable de s’entendre dire « tu m’opprimes, tu me fais souffrir » alors qu’on n’avait aucunement cette intention et qu’on a l’impression que si on dit « oui peut-être je t’ai opprimée et fait souffrir » ça voudrait dire qu’on admet être un gros connard. On pourrait se dire « c’est pas juste, on devrait tous les deux pouvoir donner notre point de vue, il faudrait que l’autre prenne mon point de vue en compte autant que je prends le sien en compte ! ». Sauf qu’il y a un angle mort à tout ça : vous n’êtes pas dans une relation égalitaire. Que vous le vouliez ou non, que vous en ayez conscience ou non, vous êtes dans une relation inégalitaire largement documentée par les recherches en sciences humaines et sociales de ces dernières années (voir à ce sujet cette traduction de Guillaume Deloison concernant les 15 dernières années de recherche concernant la théorie de la dominance sociale). Le fait que vous trouviez la situation injuste (pourquoi je fermerai ma gueule et pas elle ?) part du présupposé que la relation est égalitaire. Ce n’est pas le cas. Et en tant que personne en position dominante vous avez des outils en votre pouvoir, qui peuvent être souffrants pour vous, mais qui peuvent aussi aller vers une baisse de l’oppression chez les personnes concernées et qui peuvent changer l’équilibre et le poids de la souffrance ressentie.
Et quand je parle d’équilibrer la souffrance je parle de la différence entre moi qui aie peur depuis lundi soir, moi qui me suis effondrée en larmes plusieurs fois ces derniers jours, moi qui suis en tension permanente depuis des jours et l’inconfort ressenti par l’homme qui trouve que je me suis mise en colère sans bonne raison et que j’ai empêché un débat serein et rationnel sur le marché libre des idées parce que je me suis sentie opprimée alors qu’il n’y a rationnellement aucune raison de me sentir opprimée car nous débattons d’idées théoriques.
Je jette tout ça par écrit sans avoir pris le temps de construire mon raisonnement, je reste ouverte à tout ce qu’on pourrait me dire qui pourrait étayer / modifier mon raisonnement mon positionnement. J’espère que je vais réussir à souffrir moins dans les jours qui viennent. Que je vais réussir à calmer cette voix de panique qui hurle en moi. J’espère que j’arriverai à trouver une solution pour me sentir en sécurité sans aller me soumettre à ces hommes blancs bourgeois. Si des personnes savent ce que je vis et ont réussi à trouver un autre moyen que la soumission pour se sentir en sécurité, je veux bien qu’elles m’en fasse part.
Je remercie tellement toutes les personnes qui ont été présentes avec moi lorsque j’étais en grande détresse ces derniers jours et qui m’on écoutée, avec empathie, en me disant que ce que je ressentais était légitime, en me faisant part de leurs réflexions qui ont nourrie la mienne et qui m’ont permis de mettre des mots que je n’avais pas mis avant sur cette situation. Un immense merci à : Bunker D, Ce n’est qu’une théorie, Cretch, Elopic OZW, Esteban, Kierra, les deux Klint, La petite sardine, Mon petit carnard arc-en-ciel, Omar malin génie, Patchwork, Tnzn et aux personnes qui ont souhaité rester anonymes ❤